«Le contrat complaisant qui lie notre gouvernement aux minières s'apparente à la légalisation du vandalisme corporatif»

Louis-Gilles Francoeur, Le Devoir

À RETENIR

Les minières d'hier et d'aujourd'hui ont au moins une chose en commun: elles demeurent des «prédateurs de ressources naturelles» axés sur le profit que la société doit impérativement encadrer sous peine de ne récolter, cent ans plus tard, que les «pinottes» laissées par un développement permis par la «complaisance» toujours renouvelée des gouvernements.

Telle est la ligne d'attaque choisie par Richard Desjardins et son complice Robert Monderie dans leur nouveau film, Trou Story, pour mettre l'industrie minière canadienne au banc des accusés. La première salve sera donnée dans son château fort québécois, à Rouyn-Noranda, lors du 30e Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, le 30 octobre, puis à travers tout le Québec, à partir du 4 novembre.

Trou Story arrive en plein débat sur la refonte de l'archaïque Loi des mines du Québec. En en précisant davantage les enjeux, ce film-choc pourrait relancer ce débat aussi crûment que l'avait fait L'erreur boréale pour la forêt. Dans ce cas, l'onde de choc avait mené à la commission Coulombe et à une réforme majeure du régime forestier.

Il faut le dire d'entrée de jeu, Richard Desjardins carbure à son meilleur par le commentaire dont il émaille le film d'un bout à l'autre. Les images, les comparaisons percutantes et les phrases assassines — du véritable Michel Chartrand, mais en plus ciselé — montrent que le militant social et environnemental ne le cède en rien au littéraire. Richard Desjardins puise aux sources de son premier film aux fortes préoccupations sociales, Noranda, et à celles de L'erreur boréale, sans oublier la trame du Peuple invisible.

Ce dossier noir sur l'industrie minière, basé sur une vision historique méconnue, devrait soulever l'intérêt d'un bout à l'autre du Québec. 

Les enjeux miniers touchent présentement autant l'Abitibi-Témiscamingue, avec des projets de mines à ciel ouvert — les «trous» dont héritera la région quand les actionnaires «auront disparu dans les profits» —, que la Côte-Nord, où on parle d'exploitation d'uranium, ou la Gaspésie, le golfe et Anticosti, où se pointent les pétrolières, sans oublier la rive sud du Saint-Laurent, en plein psychodrame sur les gaz de schiste.

Mais Trou Story semble surtout avoir été conçu comme une charge de dynamite, placée en douce sous le Plan Nord. Toutes les vieilles règles sont encore en place: les vieux claims qui donnent préséance au «free mining» dans les milieux non urbanisés; les miettes que récoltent les municipalités qui ne peuvent imposer que les bâtisses des minières et non la valeur des mines; le droit d'expropriation à des fins privées; la prépondérance sur les politiques de conservation; le silence des autorités sur les méfaits de la pollution sur les humains et l'environnement, etc.

Et Desjardins de conclure en précisant que, si les temps ont changé, «le contrat complaisant qui lie notre gouvernement aux minières s'apparente à la légalisation du vandalisme corporatif. [...] L'usufruit quasi total de cette exploitation est accordé à des actionnaires qui ne savent même pas qui nous sommes. [...] Si cette loi des mines perdure, le Nord sera de même manière saccagé. Et la vallée du Saint-Laurent aussi, parce que le gaz et le pétrole, c'est sous terre, donc soumis à la même loi ténébreuse.»

Le tandem Desjardins-Monderie a choisi de ne pas s'en tenir aux frasques de cette industrie au Québec. Le détour par l'Ontario était d'ailleurs inévitable, car c'est à Sainte-Anne-des-Pins — aujourd'hui Sudbury — qu'est apparue la première grande mine de cuivre «au moment où on pendait Riel» dans l'Ouest. Pour les minières, les frontières du Québec et de l'Ontario n'existent pas plus que les droits des autochtones. Elles suivent comme des chiens de chasse les veines de la faille de Cadillac. Leurs comportements ne changent que très peu selon les régions, voire les époques, constate le film avec des images coup de poing qui n'ont d'égales que les propos colorés du poète et militant. 

Une histoire sordide

C'est en 1889 que James Reiley découvrait que le nickel mêlé à l'acier stoppait la rouille. Ce métal allait faire l'envie des armées de la planète, raconte le film, et donner naissance aux géants qu'ont été Inco et Falconbridge.

Mais les Américains, poursuit Desjardins, «n'auront pas besoin d'envahir le Canada par les armes [pour l'obtenir]. Ils le feront par le cash», avant d'aller investir ailleurs des profits devenus trop gros — «avec un petit faible pour les pays sans démocratie»... 

Ce qui n'empêchera pas les États-Unis, juste avant la Seconde Guerre mondiale, de préparer une invasion du Canada à partir du Minnesota pour mettre la main sur ces mines stratégiques de Sudbury, précise le film. Washington avait vu, durant la Première Guerre mondiale, l'armée allemande importer jusqu'au tiers de la production de l'usine du New Jersey qui raffinait le précieux métal de Sudbury. À Vimy, les soldats canadiens étaient tués avec des obus bardés de nickel ontarien.

Trou Story dresse avec des documents d'époque étonnants et bouleversants un portrait inoubliable de la misère des mineurs, des immigrants isolés pour qu'ils ne puissent s'organiser en syndicats en apprenant une langue commune, l'anglais. On suit leurs premières batailles collectives pour mourir moins vite et moins nombreux, ce qui a valu à plusieurs l'expulsion.

Le film dresse un véritable dossier noir sur les «complaisances» des gouvernements envers cette industrie. Les grandes minières n'hésitaient pas à graisser la patte des politiciens: même Sir Wilfrid Laurier aurait personnellement encaissé un chèque de 5000 $ à l'époque, rédigé par l'Inco.

En échange, les nouveaux «copper Kings» vont obtenir de Québec le droit de créer et de diriger leur propre ville, avec exemption de taxes pour 15 ans et une immunité judiciaire complète contre toute poursuite en dommages pour «les gaz et fumées délétères» des opérations de la mine Noranda. «C'est ainsi, raille Desjardins en allusion à un rapport de l'Institut économique de Montréal, que, mine de rien, le Québec deviendra le meilleur endroit au monde pour l'industrie minière.»

«C'était le Plan Nord de l'époque», ajoute Desjardins, avant de passer à l'impunité dont ces compagnies ont profité quand il y avait des accidents et que leur responsabilité se limitait à 100 $ par mort! Ou quand elles contaminaient des régions entières avec les étangs miniers qui ont ajouté tellement de couleurs nouvelles dans les paysages abitibiens...

Encore aujourd'hui, les sédiments contaminés qui dorment au fond des cours d'eau risquent de reprendre vie en cas de déluge ou de crues exceptionnelles. Pour les tenir en place, Québec offre aux minières de les couvrir avec leurs rejets inertes. 

À ces étangs s'ajouteront bientôt les «trous» des futures mines à ciel ouvert, semblables à celui de la mine Osisko de Malartic. 

À qui profitera cette transformation des paysages nordiques? Voilà la question finale que pose Trou Story, en invoquant la nécessité de forcer cette industrie à laisser au Québec autre chose que des miettes sous forme de projets de construction, la main-d'oeuvre des mines étant de moins en moins nombreuse en raison de l'automatisation. Alors, pourquoi ne pas nationaliser tout ça pour que ces ressources profitent à la collectivité et qu'il en reste pour les prochaines générations, se demandent certains interlocuteurs? «À peu près temps d'être maîtres chez nous...», avance Desjardins.

 
 

 

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