10e anniversaire de l'Action boréale

Richard Desjardins,

Cette année, l’Action boréale de l’Abitibi-Témiscamingue (ABAT) fête son dixième anniversaire. Nous sommes bien implantés. Deux mille adhérents ayant droit de vote, de partout au Québec. Six des sept membres du conseil d’administration demeurent en région : un écologiste, un ingénieur forestier, un traducteur poète et comédien, un technicien de la faune, un professeur de littérature, une technicienne forestière, un cinéaste chanteur. Autour, une petite constellation d’experts qui ne perçoivent pas la forêt comme étant un réservoir de pâte et de madriers, à vider, mais comme un trésor de ressources constamment renouvelables.

Tous bénévoles. Nous tenons un petit bureau bien organisé à Rouyn-Noranda. (Et contrairement à la grande industrie minière et forestière, l’ABAT ne reçoit pas de subvention). Elle est financée par ses membres, par des spectacles bénéfice, par quelques dons. L’assemblée générale se tient à l’automne dans des communautés ou municipalités où nous prenons le temps de marcher dans le bois, se taper un bon méchoui, rire et chanter. Puis travailler sérieusement.

Le mouvement a été créé au mois de mai 2000 pour faire contrepoids à la pauvreté des réponses données par le gouvernement après la diffusion du documentaire l’Erreur boréale. Les questions à l’époque : Notre foresterie est-elle raisonnée? La ressource se renouvelle-elle adéquatement? Le niveau des coupes est-il trop élevé? Nous reste-t-il des forêts naturelles?

Nous n’avons jamais cessé de poser publiquement ces questions. En 2002, le Bureau du Vérificateur général statue : « Le Ministère n’est pas en mesure de déterminer s’il y a surrécolte dans les forêts publiques ». Tiens donc! Nous ne sommes plus seuls à le penser! Aux prises avec une opinion publique devenue très inquiète à propos de notre gestion forestière, le gouvernement met sur pied la Commission Coulombe en 2004. Elle confirme le bien-fondé de toute cette inquiétude latente. Dans la foulée du rapport, le patron de Tembec, Frank Dottori, probablement le forestier le plus estimé au sein même de l’industrie, avoue le plus candidement du monde: « Les coupes à blanc ont causé des torts immenses à la forêt, à l’industrie forestière et aux économies de nombreux villages… Le gouvernement a accordé des droits de coupe pour du bois qui n'existait pas! Et tout le monde le savait… Le buffet était ouvert, on s’est servi ». L’affaire était donc entendue.

En substance, disait le rapport, nous devrons dorénavant utiliser la ressource non pas en fonction de la capacité des usines en place mais en fonction de ce que la forêt peut nous donner. Une gestion écosystémique, en somme. À peu près personne dans la colonie du Québec, pas même l’Ordre des Ingénieurs forestiers, déculotté, n’attendait une telle proposition - quasiment ésotérique - et à l’opposé de ce que nous avons toujours fait : écrémer faune et flore, vendre en vrac, sans retombée significative, à part taxes et salaires. Nous n’osons même plus boire l’eau de nos rivières. Habitués à tout arracher sans nous poser de questions, y compris la biomasse, il s’agissait tout d’un coup de nous demander ce qu’il fallait laisser sur place. Or nous n’en maîtrisons même pas l’inventaire. L’écoforesterie, en somme. Branche d’avenir.

Les 81 recommandations du rapport Coulombe, fussent-elles appliquées, devaient rétablir la santé de nos forêts. Normalement, l’Action boréale aurait dû alors fermer boutique, sa job de sensibilisation faite. Or une des recommandations majeures réclamait l’établissement d’aires protégées dans tous nos types de forêts, histoire de sauver au moins un échantillon de leur biodiversité. Depuis sa fondation, l’Action boréale travaille âprement à la protection de  beautés forestières encore existantes, de préférence à proximité des communautés, accessibles aux populations :

- Massif forestier résineux exceptionnel (Lebel-sur-Quévillon).
- Marais exceptionnel du grand lac Parent (Senneterre).
- Vestige du caribou des bois du lac Sabourin (Val-d’Or)
- Biodiversité fabuleuse des marais de la rivière Piché-Lemoyne (Dubuisson).
- Forêt boréale intacte des lacs Vaudray-Joannès (Rouyn-Noranda)
- Trésor paysager et archéologique de Kanasuta (frontière ontarienne).

Il était légitime de penser que si notre gouvernement s’avérait incapable de soustraire ces grenailles de territoires à la prédation forestière et minière, il aurait encore plus de misère à instaurer une foresterie écosystémique globale. Nous avons proposé ces territoires, les avons défendus et continuons à les défendre. Les compagnies forestières détenaient souvent des droits sur ceux-ci mais comme elles aspirent à faire « certifier » leurs coupes pour accéder à des marchés plus exigeants en matière de protection de l’environnement, il a été parfois possible de les modérer. Comme au Kanasuta, notre bijou naturel, où Tembec a suspendu ses opérations. Mais quand des droits miniers y prédominent, alors là, rien à faire. Même le gouvernement n’y peut rien, au risque de se faire poursuivre en justice. C’est la loi, la loi des mines, plus forte que la divine. Et tout le long de ce tronçon de la route 117, celle qui relie Val-d’Or, Malartic, Rouyn-Noranda, jusqu’à l’Ontario, une faille minéralogique suit exactement le tracé de cette route et celui…des aires protégées escomptées. Une centaine de mines sur une centaine de kilomètres ont historiquement été forées, leurs filons importants exhumés. Du cuivre, il n’y en a plus. Mais il reste un peu partout des poussières d’or qu’il n’était pas rentable d’exploiter. Avec la machinerie gigantesque aujourd’hui disponible, et le prix de l’or à 1,260$ l’once, en creusant à ciel ouvert, toute cette route est maintenant offerte à la convoitise minière. Jusqu’au cœur des villes, comme on vient de le voir avec le projet Osisko à Malartic où on soumettra bientôt un quartier complet à l’explosion et sans que la population régionale n’ait pu encore débattre sur cette manière de procéder. Nous sommes favorables à l’industrie minière, elle nous a apporté l’électricité, elle a engendré le peuplement du territoire. Mais qu’elle ne le détruise pas en même temps. Tout progrès est le bienvenu en autant qu’il respecte ce qu’il remplace.

Le fait que 100,000 personnes vivent le long de cette route n’a pas beaucoup d’importance pour cette industrie. Suffit d’une « audience publique » bidon pour en disposer. Le BAPE n’a même pas crû bon de s’adjoindre les services d’un biologiste pour ces audiences. Le gouvernement n’a jamais refusé de projet minier dans toute son histoire sauf pour une mine de colombium près de la trappe d’Oka. Il devra mettre ses culottes pour civiliser cette industrie qui a toujours considéré la réalité humaine et la santé de l’environnement comme quantités négligeables. (Un seul technicien en environnement a la charge d’inspecter toutes les installations minières de la région).

L’Action boréale a quand même réussi à multiplier par dix l’étendue protégée de son territoire. Un petit peu, multiplié par dix, ce n’est pas grand chose, c’est sûr. On n’avance peut-être pas vite, mais on ne recule jamais. Son travail tranquille et efficace a même attiré l’attention de groupes environnementaux internationaux qui tentent aujourd’hui de s’en inspirer.

Un nouveau régime forestier est en train de voir le jour à Québec. Pour la première fois le concept de gestion écosystémique serait inscrit au cœur de la loi. À ce qu’il semble, les plans forestiers ne seront plus tracés par les compagnies mais - et enfin - par notre gouvernement et peut-être même par une instance régionale. Formidable, ça. Il est bien évident, cependant, que ce transfert de la planification forestière, s’il survient, devra être accompagné de budgets conséquents et d’une orientation générale que notre région, elle-même, définira. Cette richesse appartenant à tous, ce sont les forces émanant de tous qui s’y emploieront : secteur social (y compris les Autochtones), secteur économique, secteur environnemental.

Espérons que nos acteurs régionaux comprennent bien que désormais notre territoire ne sera plus géré selon les désirs des Chambres de Commerce. Avant d’enclencher tout projet d’exploitation d’une ressource naturelle, il faudra se demander: Premièrement, ce projet est-il viable pour l’environnement? Ensuite, est-il souhaitable pour la société? Et, finalement, est-il économiquement rentable? Au lieu de se demander simplement et toujours :« Y a-tu une piasse à faire avec ça? ».

La grande industrie n’aura peut-être plus la parfaite exclusivité de l’accès à la ressource. Tout cela est attendu depuis longtemps mais il en demeure pas moins que la presque totalité de la forêt (88%) demeurera sous contrat d’extraction et que la priorité d’accès ne sera pas encore accordée à ceux qui transforment le bois à son maximum. À commencer par les luthiers. À commencer par les Autochtones. En dernier le 2x4! En dernier la pâte à papier! Ça suffit la mise en copeaux de nos belles forêts! Un scandale total.

Nous espérons beaucoup que la ministre responsable des forêts résiste au blitz immoral des gros bébés lala de l’industrie qui tente actuellement d’enrayer tout renouvellement du régime forestier. Ces bums corporatifs endettés, maintenant sous domination américaine, ne veulent rien d’autre que la prise en charge de toutes leurs dépenses par l’État. L’Action boréale trouve bien anormal qu’après cent ans d’exploitation de ses ressources minières et forestières, notre société en soit venue à subventionner les pillards à coups de centaines de millions de dollars, année après année. Et qu’aussitôt renfloués, ils redirigent leurs profits dans des mains privées. Un certain nombre de pays africains font mieux que nous à cet égard. Ils exigent des participations significatives à des projets d’envergure et… des redevances convenables.

Ce sont des ressources « collectives » que nous empruntons à nos enfants. Nous voyons bien qu’elles s’épuisent. Faudra-t-il les nationaliser comme l’a déjà rêvé René Lévesque, comme l’ont fait avec succès le Chili et la Norvège?

L'ABAT est une association qui lutte pour la sauvegarde de la forêt boréale
L'action boréale de l'Abitibi-Témiscamingue - ABAT   //   C.P. 2121     Rouyn-Noranda (Québec)     J9X 5A5   //   T.: (819) 762-4967 - Courriel : info@actionboreale.org